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Monologue avec homme dans l’ombre est une pièce en vingt-deux séquences, mêlant théâtre, poésie, silence et neuf séquences vidéo. Dans un espace presque entièrement vide, un homme apparaît sous les lumières et s’adresse directement au spectateur. Il parle de naissance, de conscience, de solitude, de désir et de ce qui nous pousse à chercher l’autre.

Peu à peu, une histoire d’amour se dessine, faite de rencontres, de séparation, d’attente et de souvenirs. Une femme, absente puis présente, semble liée à cet homme par une histoire dont les contours restent volontairement incertains. Des lettres, des objets, des images filmées et des fragments de conversations font surgir les traces d’une relation passée.

Mais la pièce ne cesse de brouiller les frontières entre ce qui a été vécu, ce qui est imaginé, ce qui est raconté et ce qui est représenté. Qui parle ? À qui ? Que voit réellement le spectateur ? Et peut-on encore distinguer le souvenir de la fiction ?

À travers cette histoire intime, la pièce interroge aussi le théâtre lui-même : son illusion, ses artifices, son rapport au public, au temps et à la vérité. Entre amour et absence, hasard et destin, mémoire et oubli, Monologue avec homme dans l’ombre invite finalement le spectateur à se perdre dans ses propres pensées autant qu’à suivre celles des personnages.

About

Pièce en vingt-deux séquences sur plateau et neuf séquences vidéos

Protagonistes:

 

Un homme 1

Une femme

( le régisseur)

Rien sur la scène. Deux douches en guise de lumière, souvent le noir. Projections vidéos. Dans le vide et le rien résonnent les mots. L'attente. Une pause pour penser...Se laisser guider. Ne pas avoir peur de partir dans ses pensées.Comment mieux partir dans ses pensées qu'en ne s'échappant d'autre chose?Puis revenir et repartir, ayant vécu son propre spectacle.​Les acteurs seront l'un au milieu cour, l'autre au milieu jardin. S'il n'y a pas d'indications, des douches les éclairent tous les deux. Le plateau est nu, pas d'accessoires.

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Pour lire le texte en entier, allez sur l'éternelle heure du thé ou télécharger le pdf ci-dessous.

Our history

Proposition d'analyse
(si vous croyez n'avoir rien compris)

Monologue avec homme dans l’ombre est une œuvre qui se présente d’abord comme une histoire d’amour et d’attente, mais qui se révèle progressivement beaucoup plus vaste : une réflexion sur la mémoire, la conscience, le désir, la création artistique, le théâtre et surtout sur la question vertigineuse de ce qui est réel. Ce qui frappe immédiatement, c’est que la pièce ne raconte jamais une histoire de manière linéaire. Elle procède par fragments, éclats, souvenirs, conversations, poèmes, vidéos, silences et répétitions. Elle ressemble ainsi moins au récit d’une relation qu’à la manière dont une relation existe dans une conscience : par morceaux, par images, par sensations, par objets, par phrases qui reviennent et par choses que l’on ne parvient jamais tout à fait à reconstituer. Dès la première séquence, l’homme affirme : « Je suis né ce matin. » Cette naissance n’est pas seulement celle d’un personnage : c’est celle d’un être qui apparaît sous le regard du spectateur. Il n’a pas de mémoire du jour précédent ; il découvre son souffle, son corps, son existence et, presque simultanément, découvre le public. La pièce établit ainsi une équivalence fondamentale entre naissance, conscience et théâtre. Être sur scène, c’est devenir conscient d’exister sous le regard de l’autre. Plus tard, la femme connaîtra exactement la même naissance dans la vidéo : « Je suis la femme. Je suis née ce soir. » L’homme et la femme sont donc littéralement créés par le spectacle. Ils n’existent pas seulement avant d’entrer sur scène pour venir raconter leur histoire : ils existent parce qu’une représentation les fait apparaître. Le théâtre devient ainsi une machine à produire de la conscience.

Cette idée est immédiatement prolongée par la place accordée au spectateur. Celui-ci n’est jamais simplement installé dans son fauteuil pour regarder une histoire qui se déroulerait indépendamment de lui. Dès le début, l’homme lui demande d’écouter son souffle, puis le sien, puis celui des autres. Le spectacle cherche à créer une communauté momentanée entre l’acteur et ceux qui le regardent. La salle obscure devient alors un lieu paradoxal : chacun y est seul avec ses pensées, mais cette solitude est partagée. C’est exactement ce que la pièce explore ensuite à travers le thème de la solitude. L’homme rêve d’une maison à la campagne où il pourrait peindre, écrire, lire, cuisiner, observer les fleurs, écouter le silence et être seul sans souffrir de cette solitude. La solitude choisie est présentée comme une forme de liberté, tandis que la solitude au milieu des autres devient une souffrance que l’on cherche à combler par des objets, des distractions ou des constructions artificielles. Le théâtre lui-même se situe entre ces deux états : le spectateur est physiquement entouré d’autres personnes, mais il est invité à partir dans ses propres pensées. La salle devient donc une sorte de maison intérieure collective.

L’amour constitue le cœur émotionnel de la pièce, mais il n’est jamais présenté comme une réalité simple ou stable. L’une des idées les plus importantes est que nous ne rencontrons jamais véritablement l’autre sans lui projeter quelque chose de nous-mêmes. « L’amour n’est qu’un mensonge, Toi, tu es mon illusion. » Cette phrase pourrait sembler réduire l’amour à une illusion ; en réalité, elle dit quelque chose de beaucoup plus subtil. L’être aimé existe bel et bien, mais celui que nous aimons n’est jamais exactement la personne réelle : il est aussi l’image que nous construisons de lui, nourrie par nos désirs, notre passé, nos souvenirs et nos attentes. L’autre est réel et pourtant il nous échappe. Il est « là », mais il n’est jamais totalement « pour nous ». C’est cette impossibilité de posséder complètement l’autre qui rend l’amour à la fois douloureux et fécond. L’homme devient ainsi un nomade dans le « Sahara » de la femme aimée, avançant parmi les mirages et les oasis du désir, de la tendresse et de la mémoire. Il sait que d’autres sont passés avant lui et que d’autres passeront après lui. L’amour n’est donc pas un territoire que l’on conquiert définitivement : c’est un paysage que l’on traverse.

Cette conception de l’amour rejoint directement celle de la mémoire. Les êtres que nous avons aimés deviennent des « ébauches » de ceux que nous sommes ensuite capables d’aimer. Chaque relation laisse une forme en nous. Chaque histoire participe à notre construction, comme si un sculpteur invisible nous façonnait à travers les rencontres. La pièce refuse donc l’idée selon laquelle les amours passées seraient simplement des erreurs ou des étapes à effacer. Même lorsqu’elles sont terminées, elles continuent d’habiter le présent. Elles deviennent des fragments de conscience. C’est pourquoi le souvenir est à la fois précieux et douloureux : il conserve ce qui n’existe plus. Le passé devient une présence paradoxale. Il est absent dans le monde réel mais présent dans la conscience.

Le pull vert matérialise admirablement cette idée. Il pourrait sembler n’être qu’un détail anecdotique, mais il revient plusieurs fois et finit par devenir un véritable objet-relique. « Tu ne l’as plus ce pull vert que tu avais avant ? » La question revient, puis se transforme : « Tu ne l’as vraiment plus ? » « Qu’en as-tu fait ? » Le vêtement devient le dépositaire silencieux d’une histoire. On ne sait pas exactement où il est, mais justement cette absence lui donne sa puissance. Il représente ce qui reste lorsque la personne n’est plus là : une matière, une trace, quelque chose qui pourrait être banal pour n’importe qui et qui devient chargé d’une valeur immense pour celui qui se souvient. Le pull vert est presque l’équivalent matériel du théâtre lui-même : un objet pauvre en apparence, mais capable de contenir tout un monde invisible.

C’est également ce que fait la femme avec ses lettres. La grande séquence des Lettres de croisades constitue le centre affectif et littéraire de la pièce. La séparation transforme le vécu amoureux en écriture. L’absence crée le besoin de parler à quelqu’un qui n’est plus là. La femme écrit donc à celui qui est parti, même si elle ne sait pas s’il lira un jour ces lettres. Elle refuse de laisser l’homme devenir un fantôme dans sa vie. Cette formule est essentielle : écrire, c’est empêcher l’effacement. Mais l’écriture ne se contente pas de conserver le souvenir ; elle le transforme. L’expérience intime devient œuvre. Le vécu amoureux devient matière poétique, puis Le Pénétré, puis finalement spectacle. Autrement dit, la disparition produit de la création. Ce qui ne peut plus être vécu directement peut encore être écrit, représenté et transmis.

C’est probablement l’un des mouvements les plus beaux de la pièce : elle montre comment on peut « faire œuvre de ce qui disparaît ». L’amour perdu n’est pas récupéré, mais il n’est pas perdu entièrement non plus. Il change de forme. Il passe du corps au souvenir, du souvenir à la lettre, de la lettre au poème, du poème au théâtre. La création artistique devient ainsi une manière de lutter contre l’effacement sans prétendre abolir la perte. L’art ne ressuscite pas ce qui a disparu ; il lui donne une autre existence.

Le Pénétré représente l’aboutissement de cette transformation. Le mot lui-même est volontairement ambigu, physique et spirituel à la fois. Il renvoie au corps, au désir, à l’expérience intime, mais aussi au fait d’être traversé par quelque chose. Être « pénétré », au sens le plus large, c’est être profondément atteint par une expérience, une personne, une mémoire, une émotion ou une œuvre. Le vécu amoureux traverse donc le corps puis l’écriture. Il devient une matière artistique. Le texte qui en résulte est volontairement excessif, violent, mystique, érotique et parfois presque mythologique. Cette démesure correspond à la façon dont le souvenir amoureux peut devenir plus grand que l’événement initial. La mémoire ne reproduit pas le réel : elle le transforme.

La pièce travaille constamment cette transformation du réel en fiction. Elle pose alors une question essentielle : si quelque chose a été vécu, puis raconté, puis réécrit, puis joué, à quel moment cesse-t-il d’être vrai ? La réponse de la pièce est paradoxale : peut-être jamais. C’est précisément ici que prend toute son importance la phrase : « C’est un mensonge tout ça ! Tout est mensonge. Seul le théâtre est vérité parce qu’il est un mensonge qui ne se maquille pas. » Cette formule peut être considérée comme la clé dramaturgique de l’œuvre. Le théâtre ne prétend pas être la réalité. Il montre ses artifices : les lumières, les vidéos, le régisseur, le texte, l’auteur, les acteurs, les changements de lumière, les entrées et sorties. Mais parce qu’il expose son mensonge, il peut paradoxalement atteindre une forme de vérité. Le théâtre ne dit pas : « ceci est arrivé exactement comme cela ». Il dit plutôt : « ceci est une représentation, mais ce que vous ressentez face à cette représentation est réel ».

C’est pourquoi la rupture métathéâtrale de la douzième séquence est si importante. L’homme révèle au public qu’il est en train de regarder un texte, que l’auteur a écrit ce qu’il dit, que le régisseur commande la lumière et les vidéos, que tout se passe dans l’obscurité. Il détruit momentanément l’illusion théâtrale. Mais cette destruction ne détruit pas le spectacle : elle devient le spectacle. La pièce révèle ses propres ficelles et les transforme en matière dramaturgique. Le spectateur ne peut plus oublier qu’il regarde du théâtre, et pourtant il continue à être pris dans l’histoire. C’est exactement la contradiction fondamentale de l’œuvre : l’artifice n’empêche pas l’émotion ; il peut même la rendre plus consciente.

Le titre lui-même participe de cette stratégie. Monologue avec homme dans l’ombre annonce un monologue, donc une parole solitaire, alors que l’œuvre ne cesse de faire apparaître la présence d’un autre. Finalement, la femme affirme que la pièce s’appelle ainsi, puis l’homme répond : « C’est faux ! C’est un dialogue ! » La femme corrige encore : « C’est un dialogue avec vidéo. » Le titre est donc volontairement mensonger. Le monologue annoncé devient dialogue. Et ce passage du monologue au dialogue correspond à l’évolution profonde de la pièce : au début, chacun semble séparé, enfermé dans sa propre conscience ; à la fin, les deux personnages sont réunis et se tiennent la main. La dramaturgie tout entière raconte donc le passage de la solitude à la relation.

L’« homme dans l’ombre » est d’ailleurs une figure particulièrement riche parce qu’il n’est jamais réductible à une seule identité. Il peut être le véritable amant, le souvenir de l’amant, le personnage inventé par la femme, l’acteur qui joue cet homme, l’homme qu’elle désire encore, ou simplement la représentation de l’Autre que chacun porte en soi. Son obscurité n’est pas seulement une question de lumière : elle symbolise son impossibilité à être complètement connu. On peut aimer quelqu’un, se souvenir de lui, écrire sur lui, rêver de lui, mais on ne peut jamais accéder totalement à son intériorité. L’autre reste toujours, au moins en partie, dans l’ombre.

Cette impossibilité est renforcée par le motif de l’attente. La pièce est littéralement traversée par l’attente : attendre un homme, attendre une réponse, attendre une rencontre, attendre une vidéo, attendre que la lumière revienne, attendre la prochaine séquence, attendre la fin du spectacle. À un moment, à la question « Qu’est-ce que l’on fait ? », la réponse est simplement : « On attend. » Le spectateur lui-même attend. Il attend que quelque chose arrive. La pièce fait donc de l’attente une expérience concrète du théâtre. Le temps devient même physiquement perceptible dans la séquence où l’homme et la femme comptent une minute à travers les « tic-tac ». Le temps n’est plus seulement le cadre de l’histoire : il devient la matière même du spectacle.

Cette attente est également liée à l’ennui. La femme demande parfois à ce que l’on lance une vidéo parce qu’elle s’ennuie, elle s’impatiente, elle provoque presque le régisseur. L’ennui devient alors une expérience théâtrale assumée. Le spectacle peut-il laisser un spectateur s’ennuyer ? Peut-on accepter de ne rien faire, de penser, de rester dans le silence ? La pièce semble répondre oui. Elle demande même au spectateur de « prendre un plaisir mesuré à [s’]ennuyer ». L’ennui devient une porte vers la pensée. Dans une société qui cherche constamment à remplir les vides, la pièce revendique le droit au vide.

Le vide et l’obscurité jouent précisément ce rôle. « Rien sur la scène. » Cette phrase revient comme une sorte de manifeste. Il n’y a presque aucun décor, presque aucun objet. Pourtant, ce vide permet aux mots, aux corps, aux images et aux pensées d’apparaître. Le noir n’est pas l’absence de spectacle : il est la condition de son apparition. Dans l’obscurité, la voix devient visible autrement. Le spectateur ne voit plus le corps mais entend une présence. La scène vide devient un espace mental.

Les vidéos, quant à elles, semblent appartenir à une autre zone de la conscience. Elles fonctionnent comme des souvenirs, des rêves ou des images mentales. Les maisons abandonnées, les cerisiers, les rencontres filmées, le pull vert, le cœur battant, la femme qui apparaît face caméra : tout cela ressemble moins à une narration réaliste qu’à des fragments de mémoire. Le film dégradé, les batteries qui meurent et les images qui disparaissent rappellent que même les traces matérielles sont vouées à l’effacement. La mémoire elle-même n’est pas éternelle. Elle se dégrade, comme une pellicule.

Le cerisier constitue alors une image particulièrement forte. Il revient plusieurs fois dans les vidéos, associé au printemps, au temps, à l’amour et finalement à une possible rencontre. La dernière vidéo montre la femme quittant une maison tandis que l’homme l’attend sous le cerisier. Mais la pièce refuse de nous dire si cette rencontre a réellement lieu. Est-ce un souvenir ? Un rêve ? Une projection ? Une scène future ? Une invention théâtrale ? Peu importe finalement. L’image possède une vérité émotionnelle sans avoir besoin d’une vérité factuelle. C’est encore une fois la logique du théâtre : quelque chose peut ne pas être réel et pourtant être profondément vrai.

Cette ambiguïté est renforcée par le motif du papillon, de la roue et du dé. Le papillon représente la métamorphose, le passage d’un état à un autre ; la roue représente le mouvement, la répétition, le retour ; le dé représente le hasard et l’incertitude. Ensemble, ils proposent une vision du destin qui refuse les explications simples. Le destin n’est ni entièrement écrit ni entièrement laissé au hasard. Il se construit dans une combinaison mystérieuse de choix, de rencontres, de circonstances et de transformations. « Tant qu’il y aura le dé, tant qu’il y aura la roue, ce sera le destin. » Le personnage ne peut donc pas savoir à l’avance ce qui arrivera. Il peut seulement avancer.

La question de la croyance prolonge cette réflexion. « Est-ce que tu crois ? » demande la femme. L’homme répond qu’il ne sait pas. Elle lui fait remarquer que s’il croyait vraiment, il n’aurait pas besoin d’y réfléchir. La pièce ne choisit pourtant jamais définitivement entre croyance et incrédulité. Elle préfère le doute. Et la femme le dit explicitement : « Il faut douter. C’est bien, de douter. Continuez de douter. » Le doute devient presque une morale de l’œuvre. Douter, ce n’est pas ne rien savoir ; c’est accepter de ne pas enfermer le réel dans une explication définitive.

La pièce élargit même progressivement l’amour individuel à une conception beaucoup plus vaste. « De quoi ça parle ? — D’amour ! » Tout devient amour : l’autre, les parents, les enfants, la guerre, la jalousie. L’indifférence, en revanche, est décrite comme un « no man’s land », un territoire presque vide entre l’amour et la haine. Cela signifie que l’amour n’est pas uniquement le sentiment amoureux. Il désigne plus largement ce qui nous relie au monde. Aimer, c’est être affecté. C’est être traversé. C’est précisément ce que signifie aussi « Le Pénétré ».

La fin de la pièce rassemble alors toutes ses lignes de force. Après avoir fragmenté l’histoire, séparé les voix, multiplié les vidéos, les silences, les souvenirs, les mensonges et les doutes, les deux personnages apparaissent ensemble dans la pénombre. Ils avancent, se prennent par la main et saluent. Ce geste est extrêmement simple, presque pauvre après la démesure des textes précédents. Pourtant, il constitue peut-être la réponse de toute la pièce. Après avoir cherché la vérité dans la mémoire, l’amour, le destin, le langage, le théâtre et l’écriture, il reste le contact avec l’autre.

La pièce commence donc par une naissance solitaire et se termine par une relation. Elle commence par « Je » et aboutit à « nous », même si ce « nous » reste fragile et ambigu. Elle commence dans le noir et se termine dans une lumière qui permet enfin de voir les deux corps ensemble. Elle commence par un homme qui demande au spectateur d’écouter son souffle et s’achève par deux êtres qui se tiennent la main. Entre les deux, tout a été traversé : l’amour, le désir, la séparation, la mémoire, la création, le doute, le temps, la mort et le théâtre.

Au fond, Monologue avec homme dans l’ombre ne cherche peut-être pas à répondre à la question de savoir si l’homme revient, si la femme a retrouvé son amour, si les lettres racontent exactement ce qui s’est passé ou si les images sont réelles. Elle pose une question plus profonde : que faisons-nous de ce qui nous échappe ? La réponse de la pièce est magnifique parce qu’elle n’est ni la possession ni l’oubli. Nous aimons, nous perdons, nous attendons, nous nous souvenons, nous écrivons, nous transformons. Nous faisons de l’absence une parole, de la parole une œuvre et de l’œuvre une présence nouvelle.

C’est peut-être pour cela que la pièce touche autant : elle ne prétend pas réparer la disparition. Elle accepte que l’autre demeure toujours partiellement dans l’ombre. Mais elle montre que cette impossibilité même peut devenir une source de désir, de pensée et de création. Le théâtre apparaît alors comme l’endroit idéal pour cela : un lieu où l’on sait que tout est faux, où l’on voit les artifices, où l’on sait que les personnages n’existent que pendant la représentation, et où pourtant, pendant quelques instants, quelque chose de profondément vrai peut avoir lieu. Le spectacle devient alors une expérience partagée de cette vérité paradoxale : quelque chose peut être inventé et néanmoins nous atteindre réellement.

Et lorsque les deux personnages finissent par se prendre la main, ce n’est pas nécessairement la résolution de leur histoire d’amour. C’est peut-être quelque chose de plus essentiel : après tout ce qui a été dit sur l’absence, le souvenir et l’illusion, le théâtre leur permet enfin d’être ensemble, ici et maintenant. L’instant présent devient leur seule certitude. La pièce ne promet pas que l’amour durera, que le destin les réunira ou que la mémoire les préservera. Elle offre simplement cette rencontre. Et c’est peut-être là sa dernière vérité : nous ne pouvons pas retenir l’autre, ni arrêter le temps, ni empêcher la disparition ; mais nous pouvons encore nous rejoindre, créer, parler, regarder et être présents l’un à l’autre.

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