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Pièce à Jean C.

Dans un monde au bord de sa disparition, des personnages errants tentent de comprendre qui dirige encore le théâtre de l'existence, tandis que les figures de Cocteau et de Marais, l'amour, la mémoire et le chœur accompagnent l'humanité vers une fin du monde qui devient paradoxalement une possibilité d'union.

Pièce à Jean C. / Pièce agencée.

Cocteau et Marais, accompagnés d'un chœur qui se bat. Dans une pièce bien agencée, mais comme toutes les pièces, demande à être complétée par une cuisine, un jardin, une chambre ou même une cheminée.

 

- L'uraète et l'uraeus se donnant la main entre la terre et le ciel...

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- Pour moi l'amour passe avant tout par l'admiration. Mais attention, même si tu es admirable, il n'est pas dit, que moi, je t'admire!

Et c'est là tout l'essentiel.

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- On est bientôt demain...

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- Allez, arrête, viens te reposer un peu!

- Me re-poser? Mais je ne me suis même pas posé de la journée!

- Le repos est dans un autre royaume que sur Terre...

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- N'oubliez pas de me noter!

-Nous n'oublions pas!

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- La fin du monde est un néant!

- Faisons l'inventaire de la fin du monde!

- Plus rien à acheter, plus rien à vendre, tous égaux devant la fin du monde!

***

- N'oubliez pas le me menotter!

- Nous n'oublierons pas!

***

- La fin du monde est là, vivons tous ensemble cette dernière fin!

- Que tous ceux qui restent se tiennent la main, afin que nous mourions unis à jamais!

- La première fois que l'humanité s'unira, hélas trop tard...

- Mais unis quand même!

- Pour un jour, plus de guerres, plus de peine, plus d'inégalité!

- Mourons tous unis!

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- N'oubliez pas de m'oublier, les dieux ne servent à rien dans l'au-delà, hélas j'ai fais trop d'erreurs, et c'est vous qui allez le payez, et moi, qui vais me retrouver seul...

- Nous n'oublierons pas...

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- LE MONDE EST UN THÉÂTRE:

"- Il y a une dame pour les réclamations, elle dit que c'est une honte et qu'on lui appelle tout de suite le directeur, le problème c'est que le directeur n'est pas là et que personne ne sait puisque cela fait très longtemps que personne ne l'a jamais vu.

- C'est une honte, un théâtre sans directeur! Mais que fait-il, il se cherche une danseuse? Appelez-moi les acteurs!

- Mais les acteurs, ce n'est pas possible ma pauvre madame! Mais les acteurs, on les hue, on les conspue... Un jour c'est la gloire, l'autre la déchéance. Non, madame, décidément, on ne peut se fier à ces gens-là!

- Alors appelez-moi les auteurs, ils doivent bien savoir, eu les auteurs, pourquoi ça ne marche pas!

- Les auteurs sont pareils, madame. Toujours dans la lune, c'est bien le diable si l'on peut leur décrocher deux mots, et avec quelle peine!

- Mais enfin, il doit bien y avoir quelqu'un ici qui sait!

- Oh, il y a bien les dramaturges...

- Alors appelez-moi les dramaturges! J'exige!

- C'est que madame, ils sont au courant des faits, mais tant et si bien qu'ils en égarent le commun des mortels, du reste, ils sont bien trop occuper à se cultiver et à se documenter pour les scénographes...

- Appelez-moi les scénographes!

- C'est qu'ils refont le monde madame, ils le refont tant et si bien que dès qu'ils sortent, ils prennent le monde pour un théâtre et croient que tout est leur oeuvre, à en oublier Dieu...

- Mais c'est un scandale! Appelez-moi Cocteau, il doit être en partie responsable de tout ce raffut...

- Mais madame, Cocteau n'est plus, on ne vous a donc pas prévenu?

- Naturellement que c'est n'importe-quoi, c'est Cocteau qui dirige l'orchestre...

- Mais madame, vous ne m'avez pas entendu? Cocteau est avec le directeur!

- Alors appelez-moi le directeur!

- Il faudra prendre l'ascenseur. Car on n'appelle plus non-plus le directeur...

- Je veux voir votre directeur!

- Moi je veux bien madame, mais il faudra que vous preniez l'ascenseur, et l'on ne sait pas si l'on en revient...

- Alors appelez-moi l'ascenseur!

- Très bien madame, en voici un..."

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- Je me jetais sans crainte dans la folie,

Mon corps pris dans les palpitations d'un nouveau matin.

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(Avec la voix de Jean Marais)

- En voilà des surprises! Un roi qui ne sait pas ou il va! Un royaume dont tout le monde fuit! Des rats aux portes de la ville... Pas étonnant que la princesse Maleine soit morte!

Et vous qu'est-ce que vous faites là?

- Il faut bien que quelqu'un mette un peu de désordre en ce bas-monde!

- Mais Cocteau, où est Cocteau?

Il faut tout de même un peu de raison dans ce monde!

(et la voix de Cocteau)

- Ou d'amour...

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- À consommer de préférence avant la fin du monde.

Best before : the end of the world.

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- Pour toute réclamation, il est recommandé de s'adresser au bureau de la fin du monde.

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- Nous sommes l'infini.

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(murmure venant de cour)

- La fin du monde c'est nous!

(murmure venant de jardin)

- La fin du monde c'est nous!

- Il n'y a plus rien, plus rien que la fin...

- La faim dans le monde.

- L'anachronisme du ventre qui gémi...

- Le bruit du vent dans nos oreilles.

- Une tornade, c'est une tornade ce que tu entends, du moins c'est comme cela que je crois que ça s'appelle.

- On est plus trop sûr de rien.

- D'ailleurs, il n'y a plus rien?

- Vous croyez que ça reprendra?

- Comme les oliviers?

- Non, je ne crois pas que nous serons là pour le voir, c'est trop loin, sur une autre planète, ou dans le temps, pour nous c'est comme si ça n'existait pas.

- Et pourtant ça pourrait exister?

- Peut-être, si tu veux y croire de manière désintéressée.

- Quel intérêt aurais-je là-dedans?

- Il y en a qui font parfois le pari de croire.

- Mais il y a des choses avec lesquelles ont ne doit pas parier.

- ...ou l'on ne peut pas.

- Je fais le pari que tout cela était un rêve et que quand je vais rouvrir les yeux, il n'y aura plus de tornade, il n'y aura plus de déserts gris de poussière et de ces paysages de désolation et d'apocalypse, je fais le pari que je serais dans mon lit et que je me réveillerais comme après un mauvais rêve.

- Il ne peut pas parier avec ces choses-là.

- La fin du monde, c'est nous.

- La fin du monde, c'est aussi Vous!

****

- Viens encore une fois près de moi

L'entité nue de mes désirs

Pour que j'aille soupirer sur ta terre de promesses

Embrasse-moi mon ombre

Avant de disparaître à tout jamais

Ne me laisse pas seule dans le noir

Guide-moi par la main sans trop me presser

Je déteste comme toi l'oppression

Je ne suis qu'un passage dans ta vie

Déjà devant toi s'ouvrent d'autres rue, d'autres autoroute, d'autre port...

Va, prends la mer, elle est bien assez grande pour toi

****

- Combien de corps as-tu effloré,?

Combien de fleurs as-tu écorché?

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- Inventaire de la fin du monde :

ça sent le déluge...

****

- L'éternelle heure du thé.

Cela fait longtemps déjà que les aiguilles se sont arrêté à sept heures.

Nous sommes cinq. Cinq vieux soldats comme l'heure du thé.

L'heure éternelle du thé...

Nous n'en pouvons plus de laver la vaisselle.

Combien de tasse ébréchées?

Celles de nos grands-mères, si elles savaient?

Le sucrier est vide.

Les tasses ont bruni, nos dents aussi.

La poussière se mélange aux miettes de cakes sur la nappe qui n'est plus blanche que dans nos rêves.

Les cuillères sont tordues, et sans doute pas de rire.

Jadis on y voyait nos reflets, inversés, grossis, difformes...

Aujourd'hui nous n'y voyons plus rien du tout.

Et plus rien ne semble nous voir.

Nous sommes oubliés, peut-être à un endroit dans nos pensés.

Qu'en savons-nous, si ce n'est qu'il est l'heure du thé?

****

- C'est une affirmation : l'aigle a deux têtes.

- Nous croyions que c'était un film de Cocteau.

- Vous vous trompiez.

- Nous croyions que c'était une pièce de Cocteau.

- Vous vous trompiez.

- Mais que croyions-nous?

- Que l'aigle n'a qu'une tête.

****

-L'aigle c'est moi.

- L'aigle c'est toi.

- L'aigle c'est nous.

- Nous sommes deux têtes pour un seul corps, pour un seul cœur1.

1 également à entendre comme un corps à deux têtes pour un seul Chœur

Proposition d'analyse
(si vous croyez n'avoir rien compris)

Pièce à Jean C. est une œuvre théâtrale fragmentaire et poétique, fortement inspirée de l'univers de Jean Cocteau et de Jean Marais. Elle se présente comme une pièce volontairement « agencée » mais inachevée, composée de dialogues, de monologues, de voix, de poèmes et de scènes qui semblent surgir les unes des autres.

Le fil conducteur est celui d'une fin du monde imminente, à la fois réelle, symbolique et théâtrale. Les personnages semblent vivre dans un monde arrivé à son terme : tout disparaît progressivement, les repères s'effondrent, et personne ne sait vraiment ce qui va advenir. Pourtant, au milieu de cette catastrophe, ils continuent à parler, à jouer, à attendre, à aimer et surtout à chercher du sens.

Le théâtre devient alors une métaphore du monde. Une spectatrice réclame le directeur d'un théâtre en crise, mais personne ne sait où il se trouve. On convoque successivement acteurs, auteurs, dramaturges et scénographes, chacun étant incapable de résoudre le problème. Puis apparaît la figure de Cocteau, associé à la direction de l'orchestre et bientôt à une dimension presque divine. Le théâtre semble ainsi fonctionner comme l'humanité : un spectacle dont personne ne maîtrise véritablement la mise en scène.

La figure de Cocteau est intimement liée à celle de Jean Marais, qui apparaît notamment à travers sa voix. Leur présence traverse la pièce comme une sorte de couple mythique, auquel viennent se mêler des références littéraires et théâtrales, notamment La Princesse Maleine. L'aigle à deux têtes devient une image centrale : deux têtes pour un seul corps et un seul cœur, mais aussi deux êtres réunis dans un même chœur.

La pièce alterne ainsi des passages très ironiques ou absurdes avec des moments de grande poésie. Les jeux de mots sur la « fin du monde », les injonctions absurdes (« N'oubliez pas de me noter », « N'oubliez pas de me menotter »), les références à la consommation ou au bureau des réclamations donnent à l'apocalypse une dimension presque bureaucratique et burlesque.

Mais derrière cet humour se trouve une réflexion plus sombre sur l'humanité, la solitude, l'amour, la mort et la mémoire. L'idée de mourir ensemble revient plusieurs fois : la catastrophe pourrait paradoxalement être le moment où l'humanité connaîtrait enfin l'unité, débarrassée des guerres et des inégalités. Cette union arriverait cependant trop tard.

Le passage intitulé « L'éternelle heure du thé » condense particulièrement cette atmosphère. Cinq vieillards, tels « cinq vieux soldats », sont enfermés dans un temps arrêté à sept heures. Ils répètent les gestes du quotidien — laver les tasses, regarder les objets usés — alors que le monde extérieur semble avoir disparu. Le thé devient alors une sorte de rituel de survie et de mémoire, tandis que les objets se dégradent et que ceux qui les utilisent deviennent eux-mêmes progressivement invisibles.

La pièce se termine sur une image de fusion et de dualité : « L'aigle c'est moi / L'aigle c'est toi / L'aigle c'est nous ». L'aigle à deux têtes devient finalement l'image d'un « nous » : deux êtres, deux voix ou deux identités réunis dans un même corps, un même cœur, et même un même chœur.

Au fond, Pièce à Jean C. / Pièce agencée ne raconte pas seulement la fin du monde : elle raconte ce qui demeure quand le monde n'a plus de sens.

Lorsque tout disparaît — le directeur, les repères, les certitudes, les objets, le temps lui-même — il reste la parole. Il reste le théâtre. Il reste la possibilité de s'adresser à quelqu'un. Et surtout, il reste l'autre.

C'est peut-être pour cela que la pièce passe constamment du « je » au « tu », puis au « nous ». L'individu cherche l'autre, l'appelle, lui demande de ne pas le laisser seul dans le noir, de lui prendre la main. La catastrophe qui devait conduire à l'anéantissement devient alors l'occasion d'une dernière tentative de rencontre.

La dernière image de l'aigle à deux têtes donne à cette idée sa forme la plus forte :
« L'aigle c'est moi. / L'aigle c'est toi. / L'aigle c'est nous. »

Ce qui semblait être une créature monstrueuse ou une anomalie devient finalement une figure de la relation : deux têtes, mais un seul corps ; deux voix, mais un seul cœur ; deux êtres, mais un même chœur. La note finale précise d'ailleurs le jeu entre corps à deux têtes et chœur : le collectif naît de la réunion des individualités.

Ainsi, la pièce ne se termine pas véritablement par la mort. Elle se termine sur une transformation. Le monde peut disparaître, le théâtre peut perdre son directeur, les hommes peuvent ne plus savoir ce qu'ils font ni pourquoi ils le font ; tant qu'il reste quelqu'un pour parler à quelqu'un d'autre, quelque chose subsiste.

La fin du monde est peut-être précisément le moment où il ne reste plus rien à sauver, sinon le lien.

Et c'est ce qui rend la pièce moins désespérée qu'elle n'en a l'air. Sous l'apocalypse, l'absurde et la mélancolie, elle porte finalement une forme de confiance : nous ne pouvons peut-être pas empêcher la fin, mais nous pouvons choisir de ne pas la traverser seuls.

C'est aussi ce qui donne au chœur une importance particulière : à la fin, il ne représente plus simplement plusieurs personnages. Il devient la possibilité même d'un « nous ».

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