Pénélope : attendre, tisser, imaginer
Pénélope est souvent réduite à une image : celle de la femme qui attend son mari parti à la guerre.
Dans L’Odyssée d’Homère, Ulysse est absent depuis près de vingt ans. Pendant qu'il voyage, combat et cherche à rentrer à Ithaque, Pénélope reste au palais avec son fils Télémaque. De nombreux prétendants, convaincus qu'Ulysse est mort, cherchent à l'épouser.
Pour leur résister, Pénélope - qui est aussi rusée qu'Ulysse - imagine alors une ruse. Elle annonce qu'elle choisira un nouvel époux lorsqu'elle aura terminé le linceul qu'elle tisse pour son beau-père, Laërte. Mais chaque nuit, elle défait en secret une partie de son ouvrage. Elle gagne ainsi du temps.
Ce geste très simple — tisser le jour, défaire la nuit — m'intéresse particulièrement.
Car Pénélope n'est pas seulement celle qui attend. Elle agit. Elle invente une stratégie pour conserver sa liberté dans une situation où elle semble pourtant ne disposer d'aucun pouvoir, elle devient ainsi créatrice.
Tisser le temps
Le fil devient alors une manière de mesurer l'attente.
Chaque geste répété transforme le temps en matière. La pelote se déroule, le filet se construit, puis se défait. Quelque chose avance et recule en même temps.
C'est cette contradiction qui m'intéresse chez Pénélope : elle est prise dans l'attente, mais elle n'est pas immobile. Elle fabrique du temps.
Le tissage devient ainsi une métaphore de la mémoire, de l'attente et peut-être aussi du récit lui-même, et de sa transmission.
Ce qui est construit peut être défait. Ce qui semble définitif peut encore être repris.
Une Pénélope qui imagine
Dans mon travail autour de Pénélope, je m'intéresse également à ce qui se passe pendant l'attente. Que fait-on de l'absence de l'autre ? Que devient quelqu'un lorsqu'il attend pendant des années une personne dont il ne sait même plus si elle reviendra ? Pénélope attend-elle réellement Ulysse, ou attend-elle l'idée qu'elle se fait de lui ? Et si l'attente finissait par produire ses propres images ?
C'est là que la frontière entre réalité, souvenir et imagination devient intéressante.
Ulysse est-il encore présent dans l'esprit de Pénélope ? Est-il devenu une figure rêvée ? Une présence fantôme ? Ou bien son absence est-elle devenue tellement grande qu'elle finit par occuper tout l'espace ?
Une attente amoureuse est devenue un texte. Ulysse, les prétendants sont protéiforme, aussi bien du point de vue du créateur que de celui des spectateurs qui font d'Ulysse et des prétendants les chimères allégoriques de leur vie.
De Pénélope au Tissage du destin
C'est à partir de ces questions qu'est né Le tissage du destin.
J'y reprends la figure de Pénélope, mais je ne cherche pas à raconter à nouveau l'histoire de L'Odyssée. Je cherche plutôt à entrer dans son attente et dans ce qu'elle peut produire intérieurement. Le fil devient alors une matière scénique et un compagnon de jeu et de geste.
La pelote se déroule comme le temps qui passe. Le corps traverse différentes émotions. L'attente peut devenir espoir, colère, doute, désir, désillusion ou même basculement.
Pénélope n'est plus seulement la femme qui attend le retour d'Ulysse.
Elle devient une femme confrontée à sa propre histoire, à ses propres projections et à la possibilité que ce qu'elle espère ne corresponde plus à ce qui existe réellement.
C'est peut-être là que se situe pour moi le véritable vertige de Pénélope : que se passe-t-il lorsque l'attente devient plus réelle que celui que l'on attend ?
C'est cette question que je continue d'explorer à travers le théâtre, le textile et les images.


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